50 ans

Hommage à Françoise Graton, 1930-2014

Fondé le 29 février 1964, sous le nom de la Nouvelle Compagnie théâtrale (NCT), par le célèbre couple Françoise Graton et Gilles Pelletier ainsi que leur comparse Georges Groulx, le Théâtre Denise-Pelletier célèbre en 2014 ses 50 ans ! 50 ans de jeunesse, 50 ans à éblouir jeunes et moins jeunes grâce à sa mission unique, celle de les initier au théâtre à travers la présentation d'œuvres de répertoire et de création. 

Découvrez les grands moments de notre histoire à travers quatre textes témoins de notre passé … et tournés vers l’avenir ainsi que les témoignages inspirants des artistes et artisans qui ont œuvré en nos murs depuis 50 ans.

Entre l’émancipation des textes de nos auteurs québécois sur la scène théâtrale, les chefs d’œuvres de la dramaturgie universelle, les réalisations de nos fondateurs et le regard de notre directeur artistique sur l’accès des jeunes au théâtre et au répertoire, imprégnez-vous d’une histoire riche et ponctuée de réels succès !

Bon 50e Denise-Pelletier !

  • Témoignages

    Témoignage de nos fondateurs

    Témoignage de Pierre Rousseau

    Témoignage de Julie Le Breton

    Témoignage de Claude Poissant

    Témoignage de Luc Bourgeois

    Témoignage de Martin Héroux

    Témoignage de Luce Pelletier

    Témoignage de Pierre Yves Lemieux

    Témoignage de Jean-Luc Bastien

    Témoignage de daniel paquette

  • Témoin fidèle du théâtre québécois

    Dans La Nouvelle Compagnie Théâtrale, En scène depuis 25 ans, livre publié en 1988 (VLB), Adrien Gruslin signe un article sur la présence du répertoire québécois dans la programmation de la compagnie depuis sa fondation en 1963 jusqu’en 1988. En voici quelques extraits. Tit-Coq, Zone, Les Belles-Soeurs, Bousille et les justes, Un simple soldat, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Ben Ur… autant de pièces québécoises, autant d’œuvres que le temps relativement récent de notre dramaturgie a confirmées… autant de productions que la Nouvelle Compagnie Théâtrale (NCT) a montées au fil du dernier quart de siècle, de 1963 à 1988. Présenter les chefs d’oeuvre du théâtre universel à un public d’étudiants, telle a toujours été la vocation artistique de la compagnie fondée à l’automne 1964 par Françoise Graton, Georges Groulx et Gilles Pelletier. À l’époque, la maison remplissait un vide béant ; elle rendait sensibles et accessibles à des élèves des collèges classiques – clientèle visée – des textes trop souvent et uniquement étudiés à travers les publications, comme s’il s’agissait de poèmes ou de romans. L’adéquation NCT – éducation était parfaite. Mais la situation allait évoluer rapidement aussi bien dans le champ politique que culturel et éducationnel. La NCT allait être du mouvement.

    Une idée de Gilles Pelletier

    L’idée d’inclure une pièce québécoise dans la programmation de la Compagnie s’est imposée en 1968-1969, l’année où fut monté Un simple soldat. 1968, rappelons-le, fut l’année de la création des Belles-Sœurs de Michel Tremblay, avec le retentissement que l’on sait. 1968-1969 voyait également la naissance des Enfants de Chénier autour de Jean-Claude Germain, et du Grand Cirque Ordinaire autour de Raymond Cloutier. Le Centre d’essai des auteurs dramatiques existait depuis trois ans. Marcel Dubé multipliait les textes depuis quinze ans et de nouveaux auteurs apparaissaient chaque jour… Jamais le théâtre d’ici n’avait connu pareille effervescence. Les dirigeants de la NCT étaient très sensibles à ce mouvement créateur. […]

    C’est au milieu de cette réflexion que Gilles Pelletier a eu l’idée d’articuler la programmation de chaque saison à partir de la pièce québécoise retenue. Cet objectif formulé à la fin des années 1960 sera reconduit par Jean-Luc Bastien, qui succédait au couple fondateur à la barre artistique de la maison, au milieu de l’été 1982. Sa conviction était profonde sur cette question : « Conformément à la politique de l’actuel directeur artistique de la Compagnie, le choix des œuvres doit aussi témoigner de la vitalité et de la variété de la dramaturgie québécoise, celle-ci devant devenir un point de référence pour l’étudiant. Au terme du processus d’initiation, le théâtre québécois est celui auquel l’étudiant s’identifiera[1] ».

    Si l’idée d’organiser la programmation à partir de la pièce d’ici tout en satisfaisant aux objectifs de diversité des styles, des codes, des époques, des contenus, etc., stimulait tout le monde, son application n’en posait pas moins des problèmes « à cause de la faiblesse de notre répertoire, explique Pelletier. C’est pourquoi on a institué la pièce-concours et l’Atelier NCT. Mais, si ces tentatives ont créé un nouvel intérêt pour le théâtre, elles n’ont pas fait naître de nouveaux auteurs[2] ». Ainsi, entre le moment où l’idée a germé et son application à peu près systématique, il va s’écouler six ans. Ce n’est qu’en 1974-75, avec À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, que la pièce québécoise deviendra le pivot de la programmation de la maison. Chose étonnante, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou était sacrée chef-d’œuvre seulement trois ans après sa création. Jamais depuis, cette consécration ne s’est démentie. […]

    Un commentaire s’impose dès une rapide consultation de la liste des pièces québécoises retenues par la maison : quatre dramaturges l’occupent quasi en totalité, ayant signé neuf des quinze textes montés. Il s’agit évidemment des auteurs déjà mentionnés, de ceux qui, bien qu’ils écrivent toujours, sont devenus nos classiques. Les Gélinas, Dubé, Tremblay et Barbeau ont tous vu deux de leurs écrits, et même trois dans le cas de Dubé, portés à la scène par la NCT. Une pareille dominante en dit long sur la jeunesse de notre théâtre. Et lorsqu’on examine tant leurs écritures que leurs contenus, on constate également une grande unité malgré les originalités individuelles. Tous s’inscrivent dans une tradition de théâtre réaliste. Toutes les pièces mettent en action des personnages plutôt démunis, « héros » mal adaptés, familles sociologiquement défavorisées, êtres sans envergure, marqués par la fatalité, éternels perdants. Comment ne pas donner une interprétation collective, nationale à une pareille ligne de force ? […]

    [1]  Dossier NCT, Jeu, revue de théâtre, no 30, 1984, p. 158.

    Et demain ?

    Hélène Beauchamp se penche sur la programmation des 25 années suivantes, sous les directions successives de Guy Nadon et Brigitte Haentjens, et celle de Pierre Rousseau depuis 1995.

    La NCT devient le Théâtre Denise-Pelletier en 1977[1]. 

    Il faut dire, d’entrée de jeu, que la décision prise par la NCT en 1968 de monter Un simple soldat a eu un effet d’entraînement et que, depuis, les metteurs en scène et les directions artistiques des grands théâtres se sont posé la question d’un « répertoire québécois » et du défi de ramener ces « classiques » sur scène. À la Salle Denise-Pelletier[2], les spectateurs retrouveront À toi, pour toujours, ta Marie-Lou de Michel Tremblay en 2001-2002. Marcel Dubé et Gratien Gélinas verront chacun trois de leurs textes repris par des metteurs en scène qui les métamorphoseront en les actualisant, surtout par des interventions sur la  structure dramatique, pour des retours en arrière, par exemple, et par l’utilisation de procédés de narration. La plus décapante de ces productions fut sans doute le montage effectué par Jean-Guy Legault à partir des multiples revues des Fridolinades (2005-2006) alors que l’enchâssement du Simple soldat dans des rappels de la guerre de Corée par Jacques Rossi a permis de réinterroger l’impact de tels événements sur les individus et les collectivités.

    Ces textes, tout autant que ceux de Jean Barbeau, Marie Laberge, Jean-Claude Germain, Michel Garneau ont en quelque sorte ouvert la voie aux auteurs des générations suivantes. C’est ainsi que René Daniel Dubois (Ne blâmez jamais les Bédouins, 1995-1996), Louisette Dussault (Môman, 1997-1998) et Pol Pelletier (Joie, 1994-1995) se sont présentés en performances solo sur la grande scène du TDP. Les nouveaux créateurs scéniques ont aussi trouvé leur place dans les programmations, eux qui envisagent le théâtre à partir de la scène et non seulement du texte. C’est ce qui donne tout son impact au montage que Martin Faucher a réalisé à partir de l’œuvre de Réjean Ducharme À quelle heure on meurt ? (2000-2001) ainsi qu’aux créations scéniques de Jean Frédéric Messier (auteur et metteur en scène de Nuits blanches, 1992-1993), Dominic Champagne (auteur et metteur en scène de La Cité interdite, 1992-1993), Robert Lepage (concepteur et interprète de Les Aiguilles et l’opium, 1992-1993 et de Lipsynch, 2009-2010) et Michel Monty (auteur et metteur en scène d’Accidents de parcours, 1993-1994). Le Théâtre Denise-Pelletier fait ainsi entendre la voix de ces artistes qui s’engagent artistiquement, politiquement et socialement et qui rejoignent les jeunes spectateurs à travers leur quête d’un vocabulaire sonore et visuel d’une grande modernité. 

    Trois auteurs ont créé leur plus récent texte à la Salle Denise-Pelletier : Claude Poissant avec Les Colères tranquilles de Belzébuth mis en scène par Jacques Rossi (1987-1988), Jean Marc Dalpé pour Eddy mis en scène par sa fidèle alliée Brigitte Haentjens (1994-1995) et Sébastien Harrisson avec Musique pour Rainer Maria Rilke signé par Martin Faucher (2011-2012). L’immense plateau de cette salle et la présence de 800 jeunes spectateurs incitent à une écriture qui se situe entre l’intimité et l’ouverture, l’évocation et la force, les traditions d’ici et les cultures d’ailleurs. 

    J’ai choisi d’inclure ici les adaptations de romans par des metteurs en scène qui se repositionnent alors comme écrivains scéniques. Deux de ces romans sont québécois : Kamouraska  d’Anne Hébert, dans une adaptation et mise en scène intimes de Guy Beausoleil (2003), et Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges de Michel Tremblay dans l’adaptation vivante et vibrante de Serge Denoncourt (2010). Les auteurs du XIXe siècle romantique et passionné ont ici la vedette dont le victorien Charles Dickens qui prête son personnage de Scrooge à Jean-Guy Legault pour la période des fêtes (2002,2003 et 2004), Alexandre Dumas père qui lance Robert Bellefeuille sur la piste de Monte-Cristo, en deux parties et sur deux saisons (2003-2005), Robert Louis Stevenson dont le Dr Jekyll et M. Hyde séduit Jean-Guy Legault (2007-2008). Ce sont les techniques, les machines et les transformations scénographiques qui entraîneront Hugo Bélanger dans l’imaginaire de Münchhausen et Jean-Guy Legault dans les explorations magnifiques du Jules Verne de Vingt Mille Lieues sous les mers (2009-2010).

    Le 50e anniversaire de fondation de la NCT devenue le TDP s’ouvre sur une reprise de Zone de Marcel Dubé et se termine sur une création scénique de Pierre-Yves Lemieux et Luce Pelletier : Commedia. Constant, le TDP continue d’être fidèle au théâtre québécois du double point de vue qui est le sien, dans une programmation où se côtoient un « classique » du répertoire québécois et une création théâtrale contemporaine.

    [1]  Voir “Le Théâtre Denise-Pelletier” dans Hélène Beauchamp, Les Théâtres de création au Québec, en Acadie et au Canada français, VLB, 2005.

    [2]  Les productions de la Salle Fred-Barry sont présentées dans les quatre encarts publiés à l’occasion des 30 ans de la SFB dans les Cahiers Nos 67 à 70 de la saison 2007-2008.

  • Le meilleur du théâtre mondial

    1964-1988 : Fondation

    Un regard jeté sur la programmation de la Nouvelle Compagnie théâtrale (NCT) pendant les premières vingt-cinq années de son existence confirme que l’on a respecté l’intention manifestée à l’origine de l’entreprise par sa direction artistique de « présenter au public étudiant les chefs-d’œuvre de la dramaturgie universelle »[1]. Le fait que le théâtre s’adresse à cette clientèle particulière, venue y chercher un complément vivant à l’enseignement reçu, n’impose en effet ni simplification ni limites à l’établissement de la programmation. Cela ne fait au contraire qu’imposer aux programmateurs le maximum d’exigence. Voyons quels textes dramatiques sont retenus de 1964 à 1988.

    En ce qui concerne la tragédie grecque, c’est sur la tragédie d’Antigone, figure de proue du théâtre de Sophocle, que se fixa le choix de la NCT., Antigone qui inspira les dramaturges de toutes les époques. Du même Sophocle fut choisi Philoctète, plaidoyer pour la justice humaine. Et enfin, Les Troyennes d’Euripide, violente accusation contre la folie guerrière des hommes.

    Ruzzante, auteur de la Renaissance italienne, acteur et directeur de troupe, savait dénoncer avec humour l’exploitation et la misère des paysans de l’époque. Quant au Siècle d’or espagnol, il fut illustré par Mantilles et mystères où Calderon conjugue deux actions sur deux couples qui ne cessent de s’interroger sur la sincérité de l’autre, et par Le Timide au palais de Tirso de Molina, pièce consacrée au personnage et au mythe de Dom Juan.

    Comme une sorte d’initiation au théâtre de Shakespeare, voici l’œuvre fameuse de Ben Jonson, Volpone, d’une grande force satirique. Et puis, place à Shakespeare avec La Mégère apprivoisée, comédie autour de l’histoire de la noble et intraitable Catharina, et Macbeth, un des sommets du drame shakespearien, un poème tragique axé sur l’ambition. Corneille s’imposera par ses admirables peintures de la noblesse d’âme et de l’honneur qui, faisant du « héros cornélien » un type, assurera le succès de ses pièces, et surtout du Cid, récit frissonnant d’un conflit entre l’amour et le devoir qui demeure la plus haute manifestation du génie cornélien.

    De Jean Racine, on jouera Britannicus et Iphigénie, très peu représentées par ailleurs et posant des défis certains. Molière figure aux saisons avec des comédies-farces comme La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin malgré lui, Les Fourberies de Scapin et avec ses grandes comédies de caractère comme Dom Juan, L’Avare, L’École des femmes, Le Malade imaginaire et Les Femmes savantes. Grand, multiple et inépuisable Molière !

    Marivaux, le philosophe lucide,  et Goldoni, le grand observateur de la vie, sont mis à contribution pour illustrer la dramaturgie du XVIIIe siècle, le premier avec Le Jeu de l’amour et du hasard, et le second avec Arlequin valet de deux maîtres et La Locandiera, vigoureuse satire sociale.

    Les jeunes spectateurs apprécieront Marie Tudor de Victor Hugo, Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas et Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand qui rejoignent en intensité La Mouette de Tchékhov et L’Idiot de Dostoïevski, alors que les pièces d’Ibsen – Maison de poupée – et de Strindberg -  Mademoiselle Julie – brodent subtilement sur la thématique de la libération des femmes.

    La galerie des auteurs du XXe siècle choisis par les directeurs artistiques successifs (Georges Groulx, Gilles Pelletier, Jean-Luc Bastien) est impressionnante. On y trouve les américains Tennessee Williams (La Ménagerie de verre) et Arthur Miller (Vu du pont). On ne pouvait pas ne pas monter L’Opéra de Quat’sous mais surtout Mère Courage et ses enfants deBrecht. Témoins importants de la dramaturgie actuelle, voici Pique-nique en campagne de Fernando Arrabal, fable burlesque, La Leçon et La Cantatrice chauve d’Ionesco qui parodient le théâtre de boulevard de façon dévastatrice et enfin, probablement le plus important d’entre eux sur la noire inquiétude de notre époque, Samuel Beckett et cette œuvre métaphysique majeure qu’est En attendant Godot.

    Par le choix d’une quarantaine de pièces illustrant la profondeur et la magie de la production mondiale, de la tragédie grecque aux manifestations les plus actuelles, la NCT a parfaitement rempli son objectif et sa mission, qui étaient de susciter l’intérêt et la curiosité du public étudiant pour le théâtre. Elle y est parvenue avec les moyens de l’art, la séduction du divertissement, l’exigence culturelle et les plus hauts standards professionnels. On conviendra que ce n’est pas un mince mérite.

    [1]  Cette première partie est tirée de l’article d’Alain Pontaut dans La Nouvelle Compagnie théâtrale, En Scène depuis 25 ans, (1988, VLB).

    1988-2013 – Nouveaux défis

    Comment sera-t-il possible, à compter de 1988, de présenter aux jeunes ces textes majeurs tirés de l’histoire du théâtre, depuis la tragédie grecque jusqu’aux genres les plus actuels ? Les années passent et entraînent de nombreux changements dans la société immédiate et internationale, mais aussi dans les programmes scolaires, les modes d’enseignement et la place accordée ou non à la fréquentation des arts dans les écoles secondaires et les cégeps. Il deviendra essentiel de renouveler l’approche du répertoire, et de réinvestir les « classiques » par les propositions innovantes des jeunes metteurs en scène et écrivains scéniques. Ce souffle nouveau fait en sorte que la NCT, qui prendra le nom de Théâtre Denise-Pelletier en 1997, reste près de ses objectifs de base qui sont d’initier les jeunes à l’art de la scène et aux grands textes, souvent issus d’autres époques et d’autres cultures. C’est la préoccupation constante des directions artistiques.

    Le public des jeunes spectateurs, pour sa part, se renouvelle continuellement, ce qui signifie qu’il faut régulièrement revenir à ces textes fondamentaux de l’histoire et de l’évolution de l’art du théâtre pour les lui offrir. Les textes pivots de la dramaturgie que sont Antigone, Le Cid, Le Jeu de l’amour et du hasard réapparaissent dans la composition des saisons. Par ailleurs, et comme les éléments culturels qui fabriquent notre environnement sont en constante évolution, d’autres textes de ces mêmes époques charnières apparaissent pour le plaisir de belles découvertes comme Médée, Le Menteur, L’Oiseau vert, Les Justes. Comment rester fidèle au « répertoire », à l’initiation des jeunes aux « classiques » du théâtre tout en innovant ? Mais aussi, comment lire et relire les classiques tout en faisant en sorte qu’ils soient accessibles aux jeunes esprits accrocs à toutes les nouveautés ?

    Revenir vers Shakespeare avec Peines d’amour perdues et Roméo et Juliette ; relire Ionesco avec Rhinocéros ; mettre Molière à l’affiche, celui que l’on connaît et dont on anticipe les plaisirs dont ses pièces sont porteuses : Les Femmes savantes, L’École des femmes, Le Misanthrope, Les Fourberies de Scapin, Amphitryon. Donner à Goldoni une place de choix avec Il Campiello, Les Jumeaux vénitiens et L’Honnête Fille dont les représentations résonnent encore dans les mémoires. Au cœur de chacune des saisons se côtoient donc un de ces textes que l’on dit grand, qui a été travaillé par les siècles et par les metteurs en scène les plus différents, et un texte québécois, parfois « ancien », parfois de création récente, interprété devant son auteur voire par lui. 

    Les saisons se suivent sans se ressembler et intègrent constamment d’autres univers culturels et politiques comme ceux de Luigi Pirandello (Henri IV), Friedrich von Schiller (Marie Stuart), Henry de Montherlant (La Reine morte). Amour et raison d’état, luttes de pouvoir, suspenses : ces textes qui associent théâtre et personnages historiques, faits avérés et intrigues supposées possèdent plusieurs attraits dont la présence de ces héros puissants aux âmes tourmentées et aux actions admirables d’intensité. Pour leur part, les pièces d’auteurs américains nous entraînent au cœur même de drames réalistes aux émotions vives : c’est le remarquable Des souris et des hommes de John Steinbeck, et  Douze hommes en colère de Reginald Rose.

    Certains auteurs qui sont presque nos contemporains ont rapidement accédé à une grande notoriété, forçant la notion même de « répertoire » : John Osborne (Jeune homme en colère), Sam Shepard (True West), Bernard Marie Koltes (Roberto Zucco), Thomas Bernhardt (Maîtres anciens).  Et pour oser encore davantage, le TDP propose des textes issus de la création contemporaine, comme Unity,  mil neuf cent dix-huit de Kevin Kerr. L’espace de la représentation s’ouvre, ainsi que le répertoire.

    Certaines des écritures théâtrales s’inspirent de romans, voire du cinéma, et posent les défis de l’adaptation, comme pour les deux productions tirées du Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas, ou pour La Reine Margot du même romancier. Les défis de la transposition sont fabuleux pour Münchhausen, les machineries de l’imaginaire, ceux de la traduction pour Frankenstein ou ceux de la transformation en théâtre musical de La Maison de Bernarda de García Lorca.

    Le TDP reste fidèle aux textes classiques, en même temps qu’à leur acclimatation à l’époque actuelle. Si l’écriture contemporaine lorgne du côté du répertoire, le répertoire sait aussi puiser dans le contemporain !

    Le défi des metteurs en scène oeuvrant dans la grande salle du T DP est triple. Le plateau est immense ; la salle accueille 800 spectateurs ; les spectateurs sont majoritairement jeunes. Des femmes metteurs en scène y ont marqué des oeuvres de leur signature : Françoise Faucher, Alice Ronfard, Louise Laprade, B rigitte H aentjens. Des metteurs en scène hommes en ont imprégné d’autres de leur style : Serge Denoncourt, C laude Poissant, Martin Faucher. L’invitation a été lancée à des artistes de formations différentes : Igor Ovadis, Yves Dagenais, Alain Knapp. Et puis, surtout sous la direction de Pierre Rousseau, le TDP a choisi d’intégrer de jeunes metteurs en scène dans sa structure et de leur donner l’occasion de

    travailler leurs intuitions créatrices lors d’ateliers d’exploration et de recherche, et lors de résidences : Hugo B élanger, Caroline Binet, Jean-Guy Legault, Anne Millaire, daniel paquette, Carl Poliquin en ont bénéficié.

    En cette saison du 50e anniversaire, le TDP salue Pierre Corneille et Victor Hugo en confiant les grands textes du Cid et de Marie Tudor à des metteurs en scène qui savent établir ces liens précieux entre les jeunes et le « meilleur du théâtre mondial ».

  • Hommage aux fondateurs

    Le théâtre fut toujours la grande passion de Françoise Graton. Née à Montréal, elle est venue très tôt au théâtre. Elle a fait ses premières armes dans les années 1950 à la Compagnie du Masque, y complétant sa formation de comédienne en jouant dans les spectacles. Elle a participé aux débuts de notre télévision où elle connaît une carrière bien remplie, jouant dans des téléthéâtres, des émissions pour enfants et des téléromans. Elle sera directrice du théâtre au Centre d’Art de Percé puis, en 1964, elle eut l’idée de faire du théâtre de répertoire spécialement destiné au public étudiant. Gilles Pelletier et Georges Groulx s’associèrent à son projet et ils fondèrent la Nouvelle Compagnie théâtrale (aujourd’hui Théâtre Denise-Pelletier). Dès lors sa carrière s’identifia à l’aventure de la NCT, où elle fut comédienne, animatrice, directrice de production pour quelque 90 productions théâtrales, et administratrice.

    Comme comédienne elle a joué une centaine de rôles au théâtre, soit à la Compagnie Jean-Duceppe, au Théâtre du Rideau Vert, à la Nouvelle Compagnie théâtrale, au Théâtre-Club, à La Poudrière et dans plusieurs productions estivales. Elle est ainsi passée des grands classiques (Sophocle, Euripide, Shakespeare, Molière, Racine, Tirso de Molina, Goldoni, Musset, Rostand, Tchékhov...) aux modernes (Cocteau, Roussin, Thomas, Coward, Williams, Obaldia, Kohout, Ionesco...) et aux auteurs québécois (Gurik, Barbeau, Goulet, Leblanc...). Au cinéma, elle a été  deBonheur d’occasion, réalisé par Claude Fournier (1983) et de C’est pas parce qu’on est petit qu’on peut pas être grand de la série des Contes pour tous (1987).

    À deux reprises, pour ses qualités de femme, de comédienne et d’animatrice de théâtre, elle a été choisie « Femme de l’année» par le Salon de la Femme. Françoise Graton mit toutes ses énergies à faire de la NCT la grande compagnie qu’elle est devenue.

    Georges Groulx (1922-1997) a été le premier directeur artistique de la Nouvelle Compagnie théâtrale qu’il a fondée en 1964 avec Gilles Pelletier et François Graton. Au cours des premières années de la compagnie, il a mis en scène une dizaine de productions dont la première, Iphigénie de Racine (1964), ainsi que Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux (1964 et 1966), La Locandiera de Goldoni (1965), Dom Juan de Molière (1966), Les Femmes savantes de Molière (1967) et le mémorable Des souris et des hommes de John Steinbeck (1970). 

    Formé à l’École du Meuble de Montréal et à la faculté des Lettres de l’Université de Montréal, il était entré chez les Compagnons de Saint-Laurent en 1940 où il tint une quarantaine de rôles et se distingua comme remarquable interprète de Molière. Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, lui valut le trophée de la meilleure interprétation masculine au Festival dramatique national (1947). Il monta plusieurs pièces, notamment Le Bourgeois Gentillhomme et Les Gueux au paradis en 1947. En 1948, il se rendit en France pour perfectionner son art, et revint à Montréal avec Jean Gascon qui l’intégra comme membre fondateur du Théâtre du Nouveau Monde (1951). Il rejoignit le premier noyau des réalisateurs de télévision en 1952, mit en scène le tout premier téléthéâtre, Œdipe Roi, et réalisa une trentaine de productions pour Radio-Canada.

    En 1956, il fonde son propre atelier de formation d’où sortirent de nombreux grands acteurs québécois dont Luce Guilbault, Elizabeth Chouvalidzé, Jacques Godin.  Son école sera ouverte jusqu’en 1981, année qui le verra contraint à une retraite précipitée en raison de graves problèmes de santé.

    Georges Groulx avait une âme de fondateur. Il a aussi été de la fondation du Centre d’Art de Percé, du Théâtre de Marjolaine, du Théâtre des Prairies et du Théâtre de l’Estérel. Son savoir théâtral était immense, soutenu par une impressionnante érudition. Professeur de théâtre au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il est considéré comme le plus grand pédagogue de l’acteur que le Québec ait connu.  Un studio-théâtre porte son nom au cégep de St-Laurent.  

    Gilles Pelletier naît en 1925 à Saint-Jovite et s’installe très jeune à Montréal où il suivra une formation intensive auprès de Sita Riddez, François Rozet, Henri Norbert et Eleanor Stuart. Il débute en 1945 avec L’Équipe de Pierre Dagenais dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. En 1949, il interprète le rôle-titre de Britannicus de Jean Racine dans une production des Compagnons de Saint-Laurent. Depuis cette époque, sa carrière couvre avec succès tous les domaines de l’interprétation, et tout particulièrement au théâtre, à la télévision et au cinéma. Au cours des années 1950, le personnage du Capitaine Aubert dans le téléroman Cap-aux-sorciers, le rendra très populaire. Parmi les personnages qu’il a interprétés, certains ont marqué l’histoire du théâtre et de la télévision au Québec. Que l’on pense à Léopold dans À toi, pour toujours, ta Marie-Lou de Michel Tremblay, à Sir Toby dans La Nuit des rois de Shakespeare, à Jules César dans le Brutus de Paul Toupin et à Xavier Galarneau dans L’Héritage de Victor-Lévy Beaulieu.

    En 1964, étonné du nombre peu élevé de jeunes fréquentant le théâtre et soucieux de les familiariser avec les grands auteurs, Gilles Pelletier sentit le besoin de créer, avec Françoise Graton et Georges Groulx, la Nouvelle Compagnie théâtrale (NCT) dont la mission sera de faire connaître le répertoire aux jeunes. Il consacrera plus de 15 ans à la NCT. Il en assumera la direction administrative, en sera le directeur artistique, réduisant ses apparitions de comédien pour se consacrer à la gestion de la compagnie et, occasionnellement, à la mise en scène. Il s’appuiera sur la conviction profonde que l’excellence doit prévaloir et ne fera aucune concession à la facilité, marquant par là son respect envers le jeune public auquel il s’adresse.

    En 1982, Gilles Pelletier quitte la direction de la NCT et poursuivra une carrière des plus actives au cinéma, au théâtre et à la télévision. Il a reçu plusieurs distinctions honorifiques : prix Victor-Morin (1970) ; doctorat honorifique de l’Université de Sherbrooke (1983) ; Officier de l’Ordre national du Québec (1993) ; Certificat de reconnaissance de l’Académie québécoise du théâtre (1994) ; Prix Denise-Pelletier (1998) ; prix Hommage de la Société québécoise d’études théâtrales (2001). 

    HOMMAGE À
    3 DIRECTEURS ARTISTIQUES

    Jean-Luc Bastien succède aux fondateurs à la direction artistique de la Nouvelle Compagnie théâtrale (1982-1989) après avoir été le premier directeur de la Salle Fred-Barry (1978-1982)[1]. De par sa très grande sensibilité à la création dramaturgique et théâtrale il a été un très précieux allié des auteurs et des artistes de la scène.

    Metteur en scène, comédien et professeur, Jean-Luc Bastien entame sa formation par des cours d’expression corporelle avec Suzanne Rivest (1957-1959), d’art dramatique avec Jean Doat (1958-1960) et de danse moderne avec Françoise Riopelle (1959-1960), puis de théâtre à l’École nationale de théâtre (1960-1963). Dès 1967, avec Knock de Jules Romain au Théâtre Populaire d’Alma, il aborde la mise en scène et  signe par la suite de nombreuses pièces d’auteurs québécois, surtout sur les plateaux montréalais, et notamment au Théâtre du Nouveau Monde, à la Nouvelle Compagnie théâtrale et pour les apprentis comédiens de l’Option-théâtre du Collège Lionel-Groulx. Mentionnons surtout Le Théâtre de la maintenance de Jean Barbeau, Quatre à Quatre et Sur le matelas de Michel Garneau, Salut Galarneau de Jacques Godbout, et son coup d’éclat : Les Fées ont soif de Denise Boucher au Théâtre du Nouveau Monde. Il siège au conseil d’administration du Centre des auteurs dramatiques et du Conseil québécois du théâtre et occupe la fonction de vice-président du Conseil des Arts de la communauté urbaine de Montréal.

    Guy Nadon a été directeur artistique de la NCT de 1989 à 1991, et sous sa direction plusieurs metteurs en scène ont alors apprivoisé le vaste plateau de la Salle Denise-Pelletier : Françoise Faucher, Lorraine Pintal, Serge Denoncourt, André Brassard, Claude Poissant.

    Né à Montréal au tournant des années 1950, diplômé de l’École nationale de théâtre en 1974, il est un comédien rigoureux et un grand lecteur. Tout au long de sa carrière, il a défendu, seulement au théâtre, plus d’une cinquantaine de rôles. Parmi les plus marquants, mentionnons Richard III de Shakespeare, Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, La Chèvre ou qui est Sylvia? d’Edward Albee (Théâtre du Rideau Vert), Equus de Peter Shaeffer (Compagnie Jean-Duceppe),  Pygmalion de George Bernard Shaw (Théâtre du Rideau Vert), Toxique de Greg McArthur (Théâtre d’Aujourd’hui) pour n’en nommer que quelques-uns. Il est professeur d’interprétation à l’École nationale de théâtre depuis 1993.

    À compter de 1991, Brigitte Haentjens se fait rapidement connaître à Montréal par son style percutant, original, personnel. Elle assumera jusqu’en décembre 1994 la direction artistique de la Nouvelle Compagnie théâtrale où elle signera des spectacles retentissants, tel Caligula d’Albert Camus (1993) et True West de Sam Shephard (1994).

    Après ses études théâtrales à Paris, chez Jacques Lecoq, elle s’installe en Ontario en 1977, et plus précisément à Sudbury, où elle dirige le Théâtre du Nouvel-Ontario pendant huit ans, compagnie à laquelle elle insuffle un grand dynamisme artistique. Avec Jean Marc Dalpé, elle connaît une collaboration artistique fructueuse qui a donné de nombreux spectacles. Soulignons notamment Hawkesbury blues (1982), Nickel (1984), Le Chien(1988) et Eddy (1994).

    Par la suite, elle a contribué aux saisons de l’Espace Go, du Trident, du Théâtre du Rideau Vert et du TNM. En 1997, elle fonde sa compagnie, Sibyllines, pour y approfondir sa démarche artistique dans un contexte de plus grande liberté. Lauréate du prix Siminovitch (mise en scène) en 2007, elle occupe le poste de la direction artistique du Théâtre français du Centre national des Arts à Ottawa depuis septembre 2012.

    [1]  Les 30 ans de la Salle Fred-Barry font l’objet de quatre encarts publiés dans les Cahiers du TDP Nos 67 à 70 de la saison 2007-2008.

    Hélène Beauchamp

  • Préserver l'accès des jeunes au théâtre et au répertoire

    Après des études en interprétation et en mise en scène à l’École nationale de théâtre, Pierre Rousseau a œuvré pendant plusieurs années au Théâtre de Quartier. Il a aussi occupé le poste de conseiller culturel en théâtre au Conseil des Arts de Montréal avant de devenir directeur général du Conseil québécois du théâtre. Très engagé dans le milieu artistique, il était président des conseils d’administration de Théâtres Associés inc. et de Diagramme, gestion culturelle en danse. Il a enseigné à l’École nationale de théâtre et il est chargé de cours à l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM depuis plusieurs années. Il a été directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier de 1995 à 2015.

    Pierre Rousseau raconte...

    Je connaissais bien la compagnie, qui se nommait encore Nouvelle Compagnie théâtrale[1], je côtoyais Jean-Luc Bastien depuis fort longtemps et je trouvais très audacieuse la modernisation que Brigitte Haentjens avait apportée à la programmation. Comme la mission de la compagnie est d’intéresser les jeunes au répertoire et, par conséquent, leurs enseignants, j’étais curieux de connaître leur intérêt pour le théâtre contemporain. J’ai constaté très tôt que les enseignants étaient peu enclins au théâtre de création, difficile d’accès à cause de l’absence de textes et d’études critiques. J’ai cependant gardé une belle ouverture dans nos saisons pour celles et ceux qui cherchent ce genre de dramaturgie actuelle, et j’ai vu que ce serait possible à la Salle Fred-Barry.

    Au Théâtre Denise-Pelletier, on travaille à partir de 2 500 ans de répertoire : c’est notre mission. Des Grecs jusqu’à aujourd’hui, les pièces les plus représentatives de la dramaturgie occidentale retiennent notre attention. Certaines n’ont plus d’intérêt aujourd’hui ou n’en ont pas pour un jeune de 15 ans. Auguste Strindberg, par exemple, est l’un de mes auteurs préférés, mais je ne programmerai pas Danse de mort ! Une grande partie de mon travail se fait avec les metteurs en scène, et je me montre toujours très ouvert à leurs propositions. C’est de discussion en discussion qu’on trouve la pièce qui convient et qui correspond à nos critères. Avec Denise Guilbault, par exemple, nous avons mis deux ans à fouiller la première moitié du XXe siècle pour nous entendre finalement sur La Reine morte de Montherlant. Au metteur en scène Claude Poissant, j’avais proposé le texte d’un romantique allemand, mais il a plutôt suggéré Lucrèce Borgia de Victor Hugo. C’est clair que les propositions doivent rencontrer notre mandat et qu’il se crée une belle synergie avec ces artistes qui comprennent bien ce qu’on fait ici et qui ont envie d’y participer.

    [1]  La compagnie adopte le nom de Denise Pelletier, grande comédienne québécoise, en 1997.

    Mais qui jouer, quoi jouer ?

    Certaines pièces présentent des difficultés de réception. Depuis 10 ans d’ailleurs, je constate qu’une frilosité s’est installée chez les enseignants, constat qui rejoint le débat actuel sur les balises dont ils ne disposent pas toujours pour appuyer leurs décisions. Et comme ils veulent éviter les situations conflictuelles, il est normal que certains hésitent à choisir tel spectacle plutôt qu’un autre, tout dépendant de ce qui y est véhiculé.

    Afin d’accompagner les enseignants, nous les invitons toujours à voir les spectacles à l’avance de façon à détecter leurs hésitations. Est-ce que je monterais ici Le Marchand de Venise ? Dans Marie Tudor, joué en janvier dernier, un personnage se nomme Le Juif. Que faire ? Il n’est pas question de couper ni d’édulcorer. S’il s’agit d’un détail qui n’a pas d’impact sur la mise en scène et sur la valeur de la représentation, nous en discutons. Je suis prêt à l’occasion à faire un compromis, mais je respecte au final la décision du metteur en scène. Si nous voulons mieux comprendre le présent, il ne faut pas réécrire l’histoire. Mon champ de possibilités en est cependant réduit d’autant. De plus, les enseignants subissent une réforme après l’autre dans notre système d’éducation.

    Dans la grande région montréalaise, les enseignants se trouvent devant des élèves dont le niveau de compréhension du français est particulier. Ils parlent leur langue d’origine, l’anglais et puis, en troisième lieu, le français. Une pièce en alexandrin pose donc un niveau de difficulté élevé, dont Le Cid de Corneille. On a peut-être tendance à sous-estimer la capacité de réception de ces élèves, mais c’est une réalité qui n’était pas présente il y a 30 ans.

    Ce qu’il faut préserver, c’est l’accès des jeunes au théâtre et au répertoire.

    Agir dans le présent, sur le présent ?

    Avec une pièce québécoise des années 1940 et 1950, nous donnons à un jeune de la diaspora mondiale installée ici un accès au Québec d’avant les années 1960 ! Nous faisons là œuvre d’éducation. Mettre en scène une pièce du répertoire, c’est immanquablement s’attarder à l’histoire, à la géographie, aux sciences. Et il se trouve dans nos Cahiers une mine d’informations. C’est un gros atout. Mes rencontres dans les classes surviennent quand le spectacle est à la veille des représentations et je bénéficie alors d’une somme d’informations impressionnante, collée à la production comme telle. De plus, j’essaie toujours de tisser des liens avec l’actualité, la nôtre et l’internationale. 

    Une saison en deux salles

    Dans les années 1980, Fred-Barry était la seule salle à géométrie variable à Montréal. Très convenablement équipée, elle offrait beaucoup de possibilités aux jeunes compagnies. À la fin des années 1990, les lieux semblables se sont multipliés et tout à coup Fred-Barry était… au bout du monde ! J’ai proposé au CA de prendre la direction des deux salles, de rendre le tout organique, de composer une seule saison en deux salles. Et à Fred-Barry, d’abord identifiée à la création dramatique, j’ai commencé à programmer des pièces pour les écoles, et puis j’ai décidé de tout ouvrir au choix des enseignants. Ce travail incessant d’accompagnement fait partie de notre démarche. Je n’ai pas le choix de voir ma programmation à travers le prisme du milieu scolaire.

    À Fred-Barry, il y a des saisons qui n’offrent rien aux élèves du secondaire, où la création est majoritaire. Parfois aussi, les pièces sont tirées du répertoire, ce qui donne aux jeunes metteurs en scène de la relève l’occasion de travailler des classiques dans un tout autre contexte et aux jeunes spectateurs de côtoyer ces textes dans un cadre intime.

    Rénover / Restaurer

    Une des premières choses sur laquelle Rémi Brousseau[2] et moi sommes tombés d’accord à notre arrivée, c’était de refaire l’auditorium. Quand la NCT a transformé le lieu en 1975, la salle a été un peu négligée au profit de la scène. La pente des fauteuils est restée la même qu’à l’époque du Granada construit en 1930, et les dernières rangées de fauteuils étaient désavantagées.

    On a commencé les études de reconstruction en 1997 et tout a été refait en 2007 pour un excellent rapport scène-salle et une adéquation technique très intéressante pour le théâtre. Nos architectes Saia Barbarese Topouzanov ont remporté deux prix dont le 1er Prix du jury, catégorie Conservation et restauration, de l’Ordre des architectes du Québec (2011).

    Et comme la politique du 1% s’appliquait[3], nous avons commandé une œuvre selon nos critères : elle devait être ludique, placée à l’extérieur pour que les gens y aient accès et se l’approprient, une œuvre dont les éléments en trois dimensions respecteraient la fenestration importante du hall. La (les) leçon(s) plurielle(s) de la sculpteure Rose-Marie E. Goulet nous a touchés au cœur. Et nous voyons continuellement des enfants, des adultes jouer avec les éléments au sol et en trois dimensions.

    [2]  Directeur général du TDP, Rémi Brousseau est arrivé en poste en même temps que Pierre Rousseau.

    [3]  Politique d’intégration des arts à l’architecture qui consiste à allouer environ 1 % du budget de construction d’un bâtiment à la réalisation d’œuvres d’art précisément conçues pour celui-ci.

    Et maintenant ?

    Mes craintes sont du côté du système d’éducation. Les nouvelles cohortes d’enseignants viendront d’une génération qui n’a pas nécessairement le même fond culturel que les précédentes. Ils ont surtout été formés à la pédagogie et non au contenu. Le débat sur l’abolition des Commissions scolaires est en cours et les sommes disponibles pour le transport lors des sorties culturelles des élèves sont les mêmes depuis 20 ans. Et on est dans une baisse démographique jusqu’en 2017.

    Du côté du financement des arts, la stagnation est importante : les montants n’ont pas bougé depuis 2002, alors que tout coûte plus cher. C’est ce qui entraîne pour nous les productions en partenariat et l’achat de spectacles plutôt que des productions maison, et ce n’est pas toujours évident de trouver des spectacles qui correspondent à la mission du TDP. On est dans un contexte très difficile.

    À suivre…

    Après Le Cid, de facture plutôt classique présenté à l’automne 2013 - afin que nos jeunes en aient vu au moins un pendant leur secondaire - nous accueillons l’automne prochain une Andromaque actualisée, qui met en évidence les enjeux politiques plutôt que les tiraillements du quatuor amoureux – Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime encore le souvenir d’Hector, son mari décédé. Le contexte est celui d’une guerre dont nous suivrons le déroulement sur les écrans de CNN, RDI, Al-Jazeera …

    Décidément, l’histoire du TDP est à suivre pendant encore plusieurs décennies !

     

    Propos recueillis et mis en forme par
    Hélène Beauchamp