Claude Poissant
Directeur artistique

Crédit: Jean-François Brière

 

J’ai le goût d’une lettre d’amour. Une lettre avec un horizon. Une correspondance trouvée par hasard dans la pochette inutile d’une valise abandonnée. Avec des rêves, des exigences, des revendications, un peu de larmes, pas de sang, juste assez de mystère. Ou, à défaut de romantisme à l’encre, un texto qui donne le vertige tant il se démarque de ses zillions de comparables. Pas nécessaire de savoir qui est coupable de cette flèche affûtée ni à qui elle est destinée. Une simple missive bonne à lire et à relire. En partager les sentiments. Et à partir de là, de ces phrases qui étreignent et qui parfois étranglent, je veux entendre la clameur de la résistance, la beauté du discours, la force de l’attachement, et créer ainsi quelque chose pour la scène. Car sur la scène, comédie ou tragédie, c’est toujours de révolte qu’il s’agit. Quel que soit le siècle ou le lieu, c’est une agitation, une indignation, oui une révolte qui fait naître une œuvre.
 
En 2019-2020, alors que le nouveau millénaire est au cœur de sa jeunesse, la révolte est palpable, sonore, obligée, elle est un chant de survie, ni naïf ni innocent. Le théâtre le sait, le saisit, le travaille, l’interprète, en dessine la quête, en trace la conquête. Puis le théâtre offre, échange. Avec qui veut, avec qui vient.
 
Scandale. En 1692, un procès prend place à Salem au Massachusetts, là où des jeunes filles sont pointées du doigt pour des actes de sorcellerie. Indignation. En 1953, un écrivain américain reprend cette histoire pour s’attaquer au climat de terreur qu’impose le pouvoir. Dénonciation. 67 ans plus tard au TDP, deux artistes québécoises s’emparent de l’œuvre pour interroger différemment la place des femmes dans la société et les décisions collectives que nous sommes à prendre.   
Ce sont Les Sorcières de Salem.
 
Obéissance. En 1932, un auteur britannique imagine une planète future guidée par l’obligation au bonheur. Soumission. Près d’un siècle plus tard, qu’en est-il de cette fiction dystopique, alors que ni le dernier iPhone, ni la plus apaisante des drogues, ni les vastes consultations pour le plus beau des mondes ne parviennent à faire durer l’espoir.   
C’est Le Meilleur des mondes.
 
Contestation. En 2012, le printemps étudiant soulève un vent de ras-le-bol des vieux systèmes au Québec. L’éducation passe à la casserole. Philosophie. Huit ans plus tard, quel bruit en reste-t-il ? Celui des pas rassemblés ? Du tintamarre politique ? Ou le clair écho d’un dialogue ?
C’est Zoé.
 
Ineffable passion. Intrigue. Et l’amour dans tout ça. Avant de quitter son Italie natale pour fuir le traditionalisme, un écrivain du 18e imagine le plus joyeux des conflits, celui des amours naissantes, entêtées. Cet émoi a-t-il changé de sens en changeant d’époque ? Fièvre. Fin 2019, dans notre quartier, dans votre famille, la folie du cœur est-elle toujours aussi divertissante ? 
Ce sont Les Amoureux.
 
Et dans la Salle Fred-Barry, il y a des prises de parole sur la manipulation des idées (L’État), sur la sexualité des millénariaux (Guide d’éducation sexuelle pour le nouveau millénaire), sur les chocs post-traumatiques (Le sixième sens), sur l’engagement (Le poids des fourmis). Il y a Réjean Ducharme qui dessine le monde (Autour du Lactume). Il y a aussi notre méconnaissance de l’autre (alterIndiens). Pour clore la saison, nous visitons un musée d’art, guidés par ceux et celles qui sont nés au 21e siècle (Le Scriptarium 2020). Et pour la commencer, des artistes belges s’interrogent, émouvants, sur notre assujettissement au travail (J’abandonne une partie de moi que j’adapte).
 
Faire le noir dans la salle, parfois même ne pas le faire, et soudain sortir de nous-même pour entrer ailleurs et flairer l’air du temps. Passé, présent et futur. Avant d’être une pièce, avant d’être un spectacle, c’était peut-être une lettre d’amour, peut-être même un texto. Bienvenue au TDP.

Claude Poissant, directeur artistique

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